Théâtre
& Formes

LENGA

La Guerre des Natures Tome - 1 -

A huit ans en 1983, j’ai enregistré mon grand-père dans une langue rare qui me plaisait : son occitan, il l’appelait « la lenga nostra ». En 2016 à partir de ce document, le GdRA crée LENGA et invite au plateau quatre performeurs : un acrobate de rue Merina de Madagascar ; un initié Xhosa d’Afrique du Sud ; un comédien Toulousain ; un musicien Occitan jouant cabrette et platines. La pièce traite de la diversité et de la disparition des langues. Elle s’appuie sur des temps d’enquête menés dans les familles des performeurs, qui mettent en jeu sur scène leurs arts de faire, au fil des témoignages de leurs grands-mères, filmées en 2015 à Tananarive à Amparibe et au Cap dans les townships de Khayelitsha. Se dévoilent ainsi des récits de vie, de perte, de transmission et d’invention, des danses, des rites, des contextes politiques et naturels, des musiques et des multilinguismes. Madagascar et l’Afrique du Sud font partis des lieux hyper-divers en langues, faunes et flores qui existent encore sur Terre. En pleine Anthropocène, ces espaces tendent à disparaître. En France, les langues endémiques dont l’occitan perdent toujours des locuteurs. A partir d’un théâtre de la personne, avec l’énergie de l’acrobatie ou des gumboots, LENGA livre des fragments de ces lieux, de ces gens, de ces résistances et de ces innovations. Avec en prime, un cours jubilatoire et libre de langue à clic Xhosa.

Cette écriture est la première d'une série intitulée La Guerre des Natures.

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Médiapart | 2016 | Jean Pierre Thibaudat

« C’est là tout l’art de cette compagnie peu ordinaire qu’est le GdRA : mettre en scène de multiples façons (diversité des langues, des histoires et des formes) des singularités ordinaires. »

« Lenga », le nouveau spectacle de GdRA nous emmène au Cap et à Madagascar sur des terres de vieilles langues. On y danse, on y chante nous disent, dans leur langue, Lizo et Mahéry accompagnés par Christophe et Julien, créateur de la compagnie GdRA. Une enquête en forme de quête. Documentée et tonique.

En 2007, le premier spectacle de la compagnie GdRA (Groupe de Recherches Artistiques) co-fondée par Christophe Ruhles et Julien Cassier avait pour titre « Singularités ordinaires ». C’était plus qu’un titre, tout un programme. Tous leurs spectacles traversent des identités singulières et c’est le cas de leur nouvelle création « Lenga ».

Lenga nostra

Comme à chaque fois, Christophe Rulhes, par ailleurs diplôme en communication, sociologie et anthropologie à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales), signe la conception, le texte et 

la mise en scène du spectacle tout assurant une partie de la musique. Comme à chaque fois, Julien Cassier qui avait suivi un cirque itinérant avant d’intégrer l’école Nationale des arts du cirque où il s’est formé comme voltigeur et acrobate, signe, lui, la chorégraphie.

Chacun de leurs spectacles tourne autour de rencontres associées à un travail d’enquête. Cette fois, ils ont rencontré Lizo James, membre du ZIP ZAP Circus School au Cap (Afrique du Sud) et Mahériniaina Pierre Ranaivoson qui lui, à Antananarivo (Madagascar), est membre de la compagnie l’Aléa des Possibles, une école de cirque social. Le fil rouge de « Lenga » c’est la langue, celle de la famille, de la tribu, du clan, des ancêtres.

Tout est parti d’un vieil enregistrement effectué par Christophe Rulhes quand il avait huit ans. Sur la bande magnétique, la voix de son grand-père parle une langue qu’il ne comprend pas mais il lui plaît de l’entendre. C’est l’occitan, que son grand-père appelle la « lenga nostra ». Pourquoi ne lui a-ton pas appris la langue de ses ancêtres ? Pourquoi, l’institutrice se moquait de son grand-père lorsqu’il est arrivé à l’école parce qu’il ne connaissait pas le français seule langue des écoles de la République? Et ailleurs comment c’est ? Son ami et complice de GdRA, le toulousain Julien Cassier, partage ce questionnement. L’enquête commence en partant d’un constat : chaque année des langues disparaissent de par le monde, c’est une énorme perte. C’est ce qui est dit au début du spectacle qui vire un peu trop au blabla seul moment de faiblesse où le discours prend le pas sur l‘expressivité scénique.

La langue xhosa et la langue mérina

L’enquête va les conduire au Cap. Où ils rencontrent Lizo qui parle le xhosa comme l’icône Miriam Makeba et sa fameuse chanson des clics. « Il n’y a que les blancs ou les colons pour appeler cette chanson le chant des clics. En xhosa nous l’appelons Qonggothwane » dit Lizo. Tout cela traverse le spectacle. Il en va de même pour la rencontre à Madagascar avec Maheriniainna (Mahéry) qui est un Mérina, l’une des dix huit « fook »ou tribus malgaches, le mérina étant devenu « la langue officielle de Madagascar malgré la domination du Français ». Mais il est bien d’autres langues sur cette île au sud-est de l’Afrique : une trentaine, un pays de récits comme le remarqua Jean Paulhan qui s’empressa de les recueillir.

Le spectacle avance ainsi dans la découverte de ces deux mondes que portent en eux Lizo et Mahéry réhussés par leur forte persoinnalité, et en écho avec le monde occitan (ce qu'il en reste) des deux autres. Le tout mis en rythme et mouvement par le travail des corps entre danse et acrobatie où Lizo et Mahéry sont associés à Julien Cassier et accompagnés musicalement par Christophe Rulhes (cabrette, guitare, platines).

Mahéry s’attardera sur l’étonnant culte des ancêtres à Madagascar, le famadihana, perpétué auprès d’ immenses tombeaux de pierres et de terre. « On ouvre le tombeau et on sort les corps qui ont demandé à ce qu’on leur change le linceul et on leur en met un tout nouveau, tout propre. » Puis on danse avec les morts. Un film nous montre le dialogue entre Mahery et son grand père Razafiarisoa et un autre filme le dialogue entre Lizo et sa grand-mère Nomathemba qui l’a élevé, vivant à sept dans dix huit mètres carrés, une baraque dans le section D des townships du Cap. C’est là que Lizo a appris la danse gumboot des anciens mineurs et esclaves, les rituels xhosas mais aussi le hip hop et le rap. Jeux de langues et volonté explosive des corps font constamment la paire et se renvoient la balle de l’inventivité. C’est là tout l’art de cette compagnie peu ordinaire qu’est le GdRA : mettre en scène de multiples façons (diversité des langues, des histoires et des formes) des singularités ordinaires.

Christophe Rulhes sur FRANCE CULTURE | 2016 | La Dispute | Lucile Commeaux

Jeune Afrique | 2016 | LÉO PAJON

Sur scène, toutes les disciplines sont convoquées pour montrer à quel point le verbe est chevillé à l’âme et au corps...

Dans un spectacle inspiré, « Lenga », des artistes sud-africain, malgache et français réfléchissent à l’extinction des langues et à la « résistance » africaine au phénomène.

La voix est rauque et douce. Les mots dévalent en torrent avec cet accent rocailleux, tonique qui fait rouler les « r » et tonner les syllabes. C’est l’accent occitan, une langue du sud de la France fragilisée, que Christophe Rulhes, a voulu donner à écouter sur scène dans son nouveau spectacle, Lenga (« langue », en occitan). Petit garçon, alors qu’il n’avait que 8 ans, celui qui est aujourd’hui anthropologue et homme de théâtre a eu la bonne idée d’enregistrer la voix de son grand-père paysan. C’est elle que l’on entend sur le plateau du théâtre de Vidy, à Lausanne, en Suisse. Dans l’extrait diffusé, le papy raconte comment la maîtresse d’école le punissait, étant enfant, pour qu’il arrête de parler catalan et se mette enfin à utiliser le français, obligeant la forte tête à répéter devant ses camarades : « Âne j’étais quand je suis né, âne je serai quand je crèverai ! »

Le rapport à l’Afrique ? « Il est évident, précise Christophe Rulhes. La France, comme la plupart des États-nations européens, a tenté de détruire les langues régionales. Alors que sur d’autres continents, et notamment en Afrique, il existe encore une incroyable diversité linguistique. C’est le cas en Afrique du Sud, où l’on parle en plus de l’anglais le zoulou, le xhosa qui compte 8 millions de locuteurs, l’afrikaans, le ndébélé parmi beaucoup d’autres langues.

C’est également le cas à Madagascar, où, à côté du français, minoritaire, existent la langue du peuple merina, aujourd’hui langue officielle, celle des Betsileos… » De là l’invitation lancée au Sud-Africain Lizo James, et au Malgache Maheriniaina Pierre Ranaivoson, tous deux danseurs et acrobates, pour venir évoquer leur rapport à la langue.

Sur scène, toutes les disciplines sont convoquées pour montrer à quel point le verbe est chevillé à l’âme et au corps. Lizo James et Maheriniaina Pierre Ranaivoson dansent leur langue, s’appuyant sur des styles traditionnels comme le gumboot (danse percussive où l’interprète se frappe les jambes), le stick fighting (discipline entre la danse et les arts martiaux se pratiquant avec des bâtons) ou les danses des cérémonies funéraires malgaches. Christophe Rulhes empoigne guitare, saxophone, cornemuse… et chante dans un dialecte improvisé, imaginaire. Son comparse français Julien Cassier, danseur, se fait son porte-parole entre deux chorégraphies.

Carnage

Tous s’adressent directement au public dans leur langue (sous-titrée). Parfois, en fond de scène, sont projetés des entretiens vidéo avec les grands-mères de Lizo et Pierre, filmées dans leur pays. Ce que tous donnent à entendre, au-delà des expériences personnelles, c’est une urgence à enrayer l’effacement des mots anciens. Ces mots qui contiennent en eux la voix des ancêtres, les musiques, les poèmes d’antan, un certain rapport au monde et à la nature. Ces mots qui tout simplement nous définissent en tant qu’humains.

Or la guerre des langues fait déjà de nombreuses victimes. À en croire la pièce, « les colons, les touristes, les professeurs, les explorateurs, même les natifs »… ont participé ou participent au carnage. « On estime aujourd’hui qu’il existe entre 5 000 et 7 000 langues toujours vivantes à travers le monde… et que jusqu’à 50 % d’entre elles vont disparaître dans le siècle à venir », précise Christophe Rulhes.

Il cite le linguiste australien Nicholas Evans, qui compare cette extinction massive à celle des espèces animales. « Évidemment, des langues s’inventent, comme les tsotsitaals, ces parlers de rue créées dans les townships sud-africains dans les années 1940, mais ce n’est rien en comparaison de l’érosion de toutes les langues régionales en concurrence avec des modes de communication internationaux, notamment de l’anglais. »

La solution ? Continuer à prononcer les anciens mots, à faire parler la diversité. Lenga, en donnant à entendre des langues plurielles, y contribue déjà à sa façon.

 

 

Radio Télévision Suisse | 2016 | Magnétic

La Dépêche | 2018 | Pascal Alquier

Face à l'uniformisation, les «bouffeurs de langues»

L'émotion, voilà la sensation forte qui submerge en écoutant «Lengua» soit les mots que ces quatre garçons réunis à l'initiative du GdRA de Christophe Rulhes et Julien Cassier, connus ici pour «Le triptyque de la personne» présenté au Garonne depuis 2007 («Singularités ordinaires», «Nour» et «Sujet»). Avec eux sur scène, Maheriniaina Pierre Ranaivoson, acrobate, danseur et chanteur Merina de Madagascar ainsi que Lizo James, danseur et musicien Xhosa, sud-africain élevé dans les townships du Cap, et leurs aïeux, locuteurs de dialectes de Madagascar, d'Afrique du Sud, d'Occitanie. Ils pourraient être encore d'ailleurs, Amérindiens, Maoris, Lapons, tous confrontés à la fin d'un temps. Ils seront d'Amazonie, de La Réunion, du Japon, de Nouvelle Calédonie dans les prochaines étapes de cette recherche, baptisée «La guerre des natures», consacrée aux points chauds de l'Anthropocène — l'ère des activités humaines qui impactent l'écosystème terrestre — qui confrontent nature et culture.

C'est du temps des arbres, de la biodiversité entretenue par la présence des hommes et des cultures qui disparaissent quand l'homme rejoint les villes, dont il s'agit dans ce spectacle mêlant efficacement mots, musiques, danses, présenté en partenariat avec l'Usine, Centre national des arts de la rue de Tournefeuille – Toulouse Métropole. Avec lui, les langues, les dialectes, les traditions se font bouffer, s'évanouissent pour laisser place à l'uniformisation des cultures, à la mondialisation mais, l'espoir demeure, puisque «Partout où poussent des arbres,

les langues résistent...» À voir absolument.

France Culture | 2019 | Aude Lavigne | Les Carnets de la création

Les langues du corps

RFI | 2019 | Philippe Peyre | Vous m'en direz des nouvelles

La Vie | 2019 | Naly Gérard

Sur le plateau, on entend parler et chanter l'occitan, le merina de Madagascar, le xhosa,

un des idiomes d'Afrique du Sud, le français et l'anglais. Dans ce spectacle de la compagnie toulousaine le GdRA, ils sont quatre jeunes artistes à témoigner de leur culture par le verbe, la musique et la danse. Des vidéos et des enregistrements sonores donnent le point de vue des « anciens » : il est question de transmission entre générations, de rituels, de spiritualité. Les bonds de félin de Maheriniaina Pierre Ranaivoson, la danse précise et saccadée de Lizo James expriment, eux, la puissance charnelle de toute langue. Ce spectacle documentaire très inventif, d'une émouvante vérité, loue la diversité des cultures et pousse un cri d'alarme : la moitié des 6 000 langues de la planète risque de disparaître prochainement.