Théâtre
& Formes

L'Enlèvement au Sérail

Direction Musicale Julien Chauvin | Mise en scène Christophe Rulhes

L’enlèvement au sérail de Mozart est une œuvre de la pensée métisse telle que la décrit l'anthropologue Serge Gruzinski. La musique y est certes occidentale mais on peut y entendre des citations de l’orient « à la turque ». Le livret déplie une évocation polémique, humoristique, caricaturale et ambivalente de l’empire Ottoman du 18ème, teintée de la géopolitique internationale de l’époque et de l’orientalisme germanique. L’Empire Austro-Hongrois voisine l’Empire Ottoman par le bain commun de la Mare Nostrum.

Dans cet opéra comme toujours chez Mozart, se déploie aussi une psychologie des relations qui met en exergue la fidélité, le pardon, l’adversité et la reconnaissance. Constance et Blonde font l’objet de tous les désirs de Sélim, Pédrillo, Belmonte et Osmin. Dans un intense huis-clos ces femmes sont les sujets actifs de leur révolte contre ces hommes tantôt transis d’amour, tantôt porteurs de haine, parfois violents, mielleux, intrépides, goujats, dominateurs. Blonde est une femme en lutte déterminée. J'ai voulu donner du relief à cet aspect intrinsèque de la pièce originelle.

J’ai adapté dans le texte les mentions d’appartenances religieuses et nationales pour lui donner un caractère 21è siècle. Aujourd’hui, n’en déplaise aux artilleurs, aux dogmatiques et aux médiatiques de tous ordres, je persiste à voir le lien entre l’Orient et l’Occident comme le politologue et historien de l’Islam Olivier Roy nous le décrit : un pli continu reliant des histoires mêlées, qui n’est pas qu’une cicatrice de blessures passées, mais la géologie d’une trame dense d’influences réciproques, d’emprunts et d’admirations. Les compositions « alla turca », « à la turque » du 18ème et de Mozart, font partie des ces harmonies croisées. Les travaux de l'historien turc Edem Eldhem sont une source pour cette tentative.

Parmi les emprunts contemporains de la culture globalisée et mondialisée aux façons orientales, une certaine idée de la restauration rapide « à la turque », le fameux Doner Kebäb – que l’on peut déguster sur les rives du Bosphore à Istanbul, croquant, grillé – connaît un succès flamboyant et métis à Vienne, Londres, Compiègne, Rio, Paris, Albi, le Mans, Besançon, Quimper, Dunkerque, Marseille, Toulouse, Rodez et ailleurs... Nous ferons donc du Kebab sur scène au cours de cet Opéra. Nous en sentirons l’odeur et l’enjeu.

Selim le rédempteur, qui n’est plus un Pacha ici, mais seulement un homme d’influence en exil en bord de Mer du Nord et tourné vers l’Angleterre, aime le Kebab, le raki, pointe un accent oriental, est amoureux de Constance. Osmin lui emboîte le pas dans un zèle inconsidéré. Tous sont des voyageurs, tous de passages, ils ont le mal du pays, ils souffrent de l'acceuil ou de l'enfermement. Pédrillo et Belmonte semblent bien naïfs et courageux. Qui sont ces mâles – agressifs, directifs, chauffards, épris – qui traversent les mers, enferment et désirent, menacent, libèrent, et croient pouvoir pardonner sans en rendre compte ? Osmin, misogyne dangereux, ridicule et infernal, me fait penser à Trump ou Erdogan, nos prétendus chefs à tous.

CR

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